Un conte philosophique ?

 

            Lorsqu’en 1942 Curtice Hitchcock, l’éditeur américain de Saint Exupéry, lui demande de rédiger un « conte de Noël », il cherche à exploiter sa notoriété immense aux Etats-Unis pour réaliser une opération commerciale. Saint Exupéry s’attelle à la tâche, mais, préoccupé par d’autres questions d’ordre existentiel, il va alors faire évoluer l’idée initiale vers un projet autrement plus ambitieux : Le Petit Prince dépasse le cadre du conte pour devenir un mythe.

 

            I / Un conte philosophique

 

                        a) La reprise de la structure du conte philosophique

            Le Petit Prince reprend le schéma du conte philosophique tel que Voltaire a pu l’inventer, avec Candide ou Micromégas : comment ne pas voir en effet dans le voyage intersidéral du petit prince une réécriture de la visite de la terre par un extraterrestre venu d’une planète proche de l’étoile Sirius, conte qui s’inspirait lui-même de la mode des voyages extraordinaires ? Les visites successives des six planètes puis de la terre par le petit prince, où chaque planète constitue une étape dans la formation du petit prince, donne ainsi au récit une dimension clairement initiatique qui l’enracine dans le genre du conte philosophique.

 

                        b) La reprise des codes du conte philosophique

            Surtout Le Petit Prince s’inscrit dans la dimension satirique propre au conte philosophique. En effet, Saint Exupéry reprend également la technique du regard étranger, inaugurée par Montesquieu dans ses Lettres persanes, où le regard perçant des Persans rend soudain visible les bizarreries du mode de vie français que les Français, anesthésiés par l’habitude, n’arrivent plus à déceler : le regard étranger par sa naïveté feinte porte une critique de la société et Voltaire exploitera ce procédé du regard ingénu et candide dans Candide et L’ingénu.

            Le point de vue naïf et innocent, typique du regard enfantin que porte le petit prince, se manifeste dans la conclusion de la visite de chaque planète : « Les grandes personnes sont décidément très bizarres » et permet de dénoncer aussi bien le comportement du roi que du vaniteux, du buveur, du businessman ou du géographe – personnages croqués qui ne sont pas sans rappeler les portraits de La Bruyère dans Les caractères (d’où leur absence de nom).

 

            II / Au-delà du conte philosophique

 

                        a) Une parodie de conte philosophique

            Saint Exupéry dépasse cependant le simple cadre du conte philosophique et le réécrit parfois de façon parodique : « [Un astronome turc] avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un congrès international d’astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureusement, pour la réputation de l’astéroïde B 612, un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis ».  Cet épisode constitue une réécriture du célèbre « Comment peut-on être Persan ? » de Montesquieu, mais sur un mode dégradé : peut-être peut-on voir Mustapha Kemal Attatürk dans la figure du dictateur turc mais c’est surtout l’antiphrase « heureusement » qui donne tout son caractère ironique à ce passage...

 

                        b) Un conte à la frontière du mythe

            Mais à partir de la rencontre avec le renard le texte change de dimension et quitte le conte pour entrer dans le mythe. Le petit prince ne rencontre plus des personnages humains mais des animaux  symboliques (le renard et le serpent), qui vont lui dévoiler des vérités éternelles – à la différence du conte où le parcours initiatique dévoile des vérités personnelles sur le héros : « l’essentiel est invisible pour les yeux » (qui reprend la théorie de Platon sur le monde des Idées qu’illustre l’éléphant caché dans le boa) et « on ne voit bien qu’avec le coeur » (qui reprend la distinction de Pascal sur les vérités sensibles au coeur, c’est-à-dire à l’intuition, par opposition aux vérités que l’on peut atteindre par la déduction et la raison).

 

            Paradoxalement, c’est ce petit livre, tant décrié à sa parution en 1943 et que l’on taxa de futilité en temps de guerre, qui assure aujourd’hui la notoriété de l’auteur ; peut-être parce que – plutôt que de chercher à être immédiatement utile – il s’est intéressé à ce que l’amitié, l’amour et la mort peuvent avoir d’universel.

 

            Laurent de Galembert,

professeur agrégé et docteur ès Lettres


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