L'humanisme de Saint Exupéry

 

Il y a 73 ans le 20 février 1942, paraissait à New York un livre rédigé par un écrivain français déjà très connu aux États-Unis, ouvrage dont le succès modifia le jugement que les Américains pouvaient porter sur l’engagement de l’Armée Française, et notamment de son aviation lors de la Bataille de France. Cette œuvre fut publiée en novembre chez Gallimard sous le titre Pilote de Guerre. Son auteur, Antoine de Saint Exupéry accepta qu’en souvenir de l’évènement qui lui inspira l’écriture de cet ouvrage - une mission d’observation périlleuse entre Bapaume et Arras, ses éditeurs américains, Eugène Reynal et Curtice Hitchcock le publient sous le titre Flight to Arras.

Mais ASE s’était déjà rendu célèbre aux États-Unis grâce au succès de son livre précédent, Wind, Sand and Stars, publié en France sous le titre de Terre des Hommes. Selon Eric Deschodt, auteur d’une biographie de Saint Exupéry dans les années 80, le succès de Terre des Hommes peut sans doute s’expliquer par l’emploi d’une langue « que chacun, fût-ce fugitivement, a souhaité entendre, le langage inconnu et cependant reconnaissable de la fraternité. Il s’en échappe la contagion d’une attention unique à la condition humaine[…] d’une relation merveilleuse des hommes et de la planète qui les porte, [d’une] cohésion profonde de l’espèce »

 Qu’y a-t-il donc d’original, d’unique peut-être, chez Antoine de Saint Exupéry dans son approche de l’humanité ? En quoi son message touche-t-il autant à l’universel qu’à l’émotion de chacun d’entre nous ?

 Il suffit de peu de temps, lorsqu’on étudie la figure d’Antoine de Saint Exupéry, pour s’apercevoir que l’on assiste tout d’abord à la rencontre d’un jeune homme avec une épopée : l’aventure de l’aviation, et plus spécialement celle de l’Aéropostale ; puis à la confrontation entre un aviateur et le progrès accéléré de l’aéronautique entre les deux guerres, survivant des pionniers Mermoz, Reine, Guillaumet.

 Mais on ne s’y attarde guère, car il faut déjà suivre les démarches d’un esprit universel soucieux aussi bien de la transmission de ce qu’il juge essentiel que des questions économiques, intéressé par l’atome et la radiogoniométrie, le rôle de la littérature ou le développement du cinéma, le jeu d’échecs, les tours de cartes, les problèmes mathématiques. 

 Vient ensuite l’engagement répété d’un pilote dans l’histoire du second conflit mondial. En résumé, suivre la vie de Saint Exupéry, c’est assister au combat d’un humaniste face à une société en pleine mutation sociale, spirituelle, technologique, celle qui, finalement, a fait entrer définitivement le Monde Occidental dans le bouleversement continu de la seconde partie du 20e siècle et du début de ce siècle.

 Antoine de Saint Exupéry naît en 1900 à Lyon. Le milieu familial dans lequel évolue Saint Exupéry, orphelin de père à l’âge de 4 ans, est baigné par l’influence bienveillante de sa mère, Marie,  qui transmettra à ses cinq enfants une sensibilité artistique nourrie de musique, de dessin, de poésie. A tout cela s’ajouteront une culture religieuse autour de lectures de la Bible et une forte curiosité à la fois scientifique et technique, fondée sur l’observation : Le grand parc du château de Saint-Maurice de Rémens devient, en été, le laboratoire d’observation de la Nature et d’expériences mécaniques pour les deux garçons, Antoine et François. Si bien que le terrain était prêt pour que Saint Exupéry maîtrise à la fois les éléments constitutifs de l’humanisme  de la chrétienté médiévale, de la Renaissance qui invitait l’homme à développer sa connaissance, de celui du XVIIe Siècle soucieux du bien dire, de la précision, enfin,  de l’humanisme critique et encyclopédique du Siècle des Lumières.

 Antoine restera toujours très attaché à ses souvenirs d’enfance, souvenirs que nous pouvons retrouver dans chacune de ses œuvres. Ainsi, dans Terre des Hommes , rappelle-t-il ses pensées au cœur du désert: «  Il était quelque part, un parc chargé de sapins noirs et de tilleuls, et une vieille maison que j'aimais. Il suffisait qu'elle existât pour remplir ma nuit de sa présence. » 

Autre expérience  déterminante : Saint Exupéry parvient, alors qu’il est en vacances à Saint-Maurice, à passer secrètement son baptême de l’air, à Ambérieu en Bugey. Voler deviendra vite une obsession, écrire en sera la conséquence comme le prouve ce poème de jeunesse :

« Les ailes frémissaient sous le souffle du soir

Le moteur de son chant berçait l’âme endormie

Le soleil nous frôlait de sa couleur pâlie… »

 Les convictions profondes de Saint Exupéry proviendront sans doute de la décision du jeune homme d’abandonner Paris pour la ligne Toulouse – Dakar. A son origine, se manifeste l’intention de choisir mieux (ou plus difficile) que ce que l’on a : c'est-à-dire l’exigence.

 La découverte du travail d’équipe est sans aucun doute le point de départ de la réflexion de l’auteur de Vol de Nuit, même si l’on retrouve, dès Courrier Sud, et jusqu’au Petit Prince, la poésie de l’enfance d’Antoine et son imaginaire, terreaux fertiles d’une création littéraire réduite à 6 œuvres publiées de son vivant, particulièrement variées dans leur forme.

 Chez Latécoère, sur l’aérodrome de Toulouse-Montaudran, il va découvrir l’amitié, la fraternité, les valeurs fondamentales qui relient les hommes, qui fondent une communauté. 

 Aussi peut-on penser qu’à la première valeur humaniste de Saint Exupéry, l’exigence, s’en ajoute alors, pour la compléter et l’incarner, une seconde: le métier. Et lorsqu’il recouvrira des domaines plus étendus, l’humanisme de Saint Exupéry gardera quelque chose de ces expériences qui lui ont fait découvrir les notions fondamentales. Il restera un humanisme de camaraderie, de travail et d’action. 

 Les leçons tirées de la monstrueuse boucherie de la Première Guerre Mondiale d’une part, de la découverte progressive des crimes du stalinisme et de l’idéologie dévastatrice du national-socialisme d’autre part, nécessitaient de redéfinir l’humanisme. Il était urgent selon Saint Exupéry de «remplir le mot», comme il l’écrit dans Citadelle. Ce que résume du reste en quelque sorte la phrase suivante, dans Citadelle encore : « […] Il convient en permanence de tenir réveillé en l’homme ce qui est grand et de le convertir à sa propre grandeur».

 Très vite, particulièrement bien exposée dans son deuxième roman, Vol de Nuit, Saint Exupéry séduit le lecteur par sa réflexion sur le métier : Ce n’est pas par ses effets matériels, par sa « production », qu’un travail est bénéfique : c’est parce qu’il forme, parce qu’il forge l’homme qui se consacre à lui, et l’intègre à l’humanité active. Ainsi, dès sa genèse, dans l’expérience pratique d’un métier, l’humanisme de Saint Exupéry place, moralement tout au moins, la personne humaine au-dessus de la société, en faisant du travail non tant une « production » ou une réussite utiles à la collectivité, mais surtout un moyen de formation de l’individu même.

Comme le rappelait René Marill Albérès[1], il y a là une sorte de double jeu qui permet de dépasser le problème de l’utilité sociale : c’est en se rendant utile à la société que l’homme apprend à s’éprouver, à se contraindre, à découvrir ses responsabilités ; et cette assomption morale est finalement plus importante que le résultat obtenu. Comme l’homme est amené à découvrir le métier, à partir du métier, il va découvrir de nouvelles valeurs : la camaraderie de travail d’une part, avec la valeur des liens humains, et la lutte entre l’homme et le monde physique d’autre part. Et ainsi c’est, originairement, de l’activité (et non de la pensée ou de la sensibilité) que procèdent dialectiquement les rapports entre l’individu et autrui, entre l’individu et le monde.

 Le 19 octobre 1927, Didier Daurat nomme Saint Exupéry responsable de l’aéroplace de Cap Juby, actuellement TARFAYA, dans le Rio de Oro. Antoine va y demeurer 18 mois, dans une contrée désertique sur plusieurs centaines de kilomètres mais en pleine effervescence avec les Raids des Nomades Maures. Il assure l’escale des avions de la Ligne et veille aux bons rapports avec la garnison du fort espagnol qui assure tant bien que mal la sécurité dans cette contrée que les rebelles rendent peu sûre.

Jouer les diplomates auprès des occupants espagnols  du fort de Cap Juby ; savoir négocier avec les maures la libération de pilotes tombés en panne à l’intérieur des terres désertiques du Rio de Oro, Antoine de Saint Exupéry réussit tout cela à 27 ans, faisant preuve cette-fois, d’un humanisme qui, bien qu’il ait reçu, depuis, le nom de « colonialisme », manifestait encore, en ce début de 20e siècle une enthousiaste ouverture d’esprit de la part de jeunes Européens vers un monde inconnu dont ils reconnaissaient la noblesse . Saint Exupéry fut, d’après les témoignages de ceux-là mêmes qui luttèrent contre les occupants européens, un grand chef, un blanc estimable, en tout cas pour les Mauritaniens.

A Cap-Juby, il rédigera son premier roman, Courrier Sud, publié en 1928. C’est là que, comme l’écrivit Didier Daurat, « le génie de Saint Exupéry s’est élargi par la méditation, après s’être épanoui par la découverte d’autres consciences dans la grandeur de son métier ». C'est à Juby que l'écrivain puisera nombre d'éléments pour écrire, bien des années plus tard, les pages de Terre des Hommes, du Petit Prince ou de Citadelle.

 Mais déjà, dans Courrier Sud, les mots de Saint Exupéry retentissent dans notre esprit bien longtemps après leur lecture, ils créent des ondes tels une pierre jetée à l’eau. Le texte déjà nous travaille sans relâche depuis sa lecture, envahit nos espaces de réflexion, parce que ses mots, ses images créent un mouvement de fond dans notre propre pensée. Par cela, et très tôt, Saint Exupéry est un  écrivain subversif, puisqu’il nous trouble, qu’il renverse parfois en nous un état de chose établi bien solidement pour notre grand confort intellectuel ; ces mots qui bousculent et qui enchantent ne sont pas de simples matériaux de narration, comme ceux d’un roman ; ils ne se contentent jamais de dire ni de décrire, ils résonnent et leur écho dure encore longtemps dans notre mémoire : Le message de Saint Exupéry est aussi, au cœur du XXe siècle, un humanisme poétique qui nous invite à méditer.

En mars 1929, il est présenté à Gaston Gallimard qui, au moment de la signature du contrat d’édition pour Courrier Sud, l’engage pour sept romans.

 La même année, Antoine est nommé directeur d’exploitation de la compagnie « Aeroposta Argentina ». C’est l’époque de la légende de Mermoz, de la rédaction de Vol de Nuit (1930), dont la figure prédominante est le directeur Rivière, inspiré sans doute à la fois par Daurat et par l’écrivain lui-même.

En 1937, Saint Exupéry accepte de se rendre en reportage, pour le journal Paris Soir, puis pour l’Intransigeant, sur les fronts de Barcelone et Madrid où se déroule les sombres heures de la Guerre Civile.

Les articles rencontrent un très vif succès. Antoine démontre ainsi un nouveau talent de reporter, ne prêtant finalement attention qu’aux situations les plus marquantes qu’il rencontre, au cœur de l’humain, au nœud des relations humaines. Il se révèle alors comme un écrivain dont la vie et la culture sont sans cesse mêlées, s’interpellent et se répondent, et c’est bien là la condition de tout humanisme moderne. Car, si ce mot peut prendre un sens, c’est seulement s’il est vécu. En un siècle qui a perdu l’unité de la pensée, un humanisme théorique et doctrinal aurait semblé constituer chez lui une pieuse mais inutile construction de l’esprit. L’attitude initiale d’Antoine de Saint Exupéry, loin de toute théorie, part d’un empirisme, naît d’une expérience. Aucune pensée toute faite ne préside à sa méditation ; tout ce qui sera affirmation et élargissement de l’homme, il le découvrira en affrontant sa sensibilité au monde et à la vie, il ne le déduira pas de principes théoriques ; Ceux-ci ne viendront qu’à la fin, révélés par l’expérience comme dans la démarche scientifique.

 Ainsi, l’humanisme de Saint Exupéry a une genèse, et l’on peut en suivre l’élaboration ; il n’est pas un code ni une doctrine, mais une méthode, une recherche, une aventure.

 Toujours à la recherche de fonds, il va tenter, en 1938, de rallier en un temps record New York à la Terre de Feu mais s’écrasera au décollage au Guatemala. Il y est gravement blessé : coma, fractures multiples et début de septicémie. Rapatrié aux Etats Unis, il passe une bonne partie de sa convalescence en  rédigeant un manuscrit adaptant de nombreux articles écrits dans les années précédentes et des souvenirs personnels nourris de réflexions. La composition de ce manuscrit aurait été inspirée par André Gide en personne, le maître de la Nouvelle Revue Française de Gaston Gallimard.

 L’œuvre tirée de ce manuscrit sera choisie comme « livre du mois » aux Etats Unis sous le titre de « Wind, Sand and Stars » : du vent, du sable et des étoiles… Ce livre recevra ensuite le National Book Award en 1941 ; en France, il obtiendra le Grand Prix du Roman de l’Académie Française en 1939 sous le titre de Terre des Hommes.

 Derrière ces titres dictés par la maturité d’un écrivain de 38 ans, rayonne un humanisme tonique auquel les détracteurs, à la lecture superficielle, ont reproché à Saint Exupéry de se révéler somme toute assez élémentaire. En un mot comme en cent, Terre des Hommes forme cependant un premier manifeste de l’humanisme exupérien, proche d’un certain bergsonisme, et plus proche encore de la pensée d’un contemporain de Saint Exupéry comme le père Teilhard de Chardin,  dont nous parlerons tout à l’heure.

Terre des Hommes constitue le compte-rendu de l’individu se découvrant non seulement lié aux autres mais aussi confronté à la grande question de sa présence au sein d’un univers aux multiples dangers, aux différents aspects, tantôt hostiles, tantôt bienfaisants.

La fascination de Saint Exupéry pour le vol et le spectacle, la contemplation, que l’avion lui permet, inspireront au pilote sa propre vision du monde, de la place tout à fait relative de l’homme sur notre planète.

 L’écrivain trahit, dans Terre des Hommes, récit aux multiples évocations, son rêve ardent de replacer l’homme dans le cosmos, de définir de manière plus vaste son rôle et sa vocation. L’humanité n’est pas pour lui une entreprise égoïste et fermée sur elle-même, vouée à une domination brutale et indifférente de la nature, mais au contraire l’accomplissement, dans l’ordre même de la Nature, d’une sorte de miracle qui donne sens à l’univers.

La vérité profonde du monde selon lui, c’est cette force qui a soulevé la matière, qui y a fleuri, depuis les bactéries jusqu’à la vie spirituelle de l’homme. Et, très proche du père Teilhard de Chardin, il écrit: « Quelle mystérieuse ascension ! D’une lave en fusion, d’une pâte d’étoile, d’une cellule vivante germée par miracle, nous sommes issus et, peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu’à écrire des cantates et à peser des voies lactées. »

 L’expérience d’un atterrissage forcé au sommet d’un plateau dont la surface n’avait jamais été foulée auparavant, offrira les pages les plus significatives sur la capacité de l’écrivain à tirer d’une observation une réflexion avancée : « J’éprouvais une joie peut-être puérile à marquer de mes pas un territoire que nul jamais encore, bête ou homme, n’avait souillé. […] J’arpentais un sable infiniment vierge […] Sur cette sorte de banquise polaire qui, de toute éternité, n'avait pas formé un seul brin d’herbe, j’étais comme une semence apportée par les vents, le premier témoignage de la    vie. […]

Mais le plus merveilleux était qu’il y eût là, debout, sur le dos rond de la planète, […] une conscience d’homme […] Sur une assise de minéraux, un songe est un miracle. »

 Comme l’explique remarquablement René-Marill Albérès, c’'est par cette dernière phrase que l'on peut expliquer à la fois l’imagination et le point de départ de la réflexion « philosophique » de Saint Exupéry : une assise de minéraux, c'est le point le plus bas de l'évolution (le monde inorganique); un songe, c'est à dire la vie intérieure de cet être, le plus élevé de tous, qu'est l'homme, c'est le point d'arrivée actuel de l'évolution de la vie sur, justement, cette Terre des hommes. L'imagination et la pensée de Saint Ex se fondent sur la méditation de cette évolution. Le "fait philosophique" essentiel pour lui, c'est la naissance de la vie et l'apparition de l'homme, double miracle de l'univers, qu'il rappellera quelques années plus tard dans Lettre à un Otage : "Ainsi l'univers, à travers nous, prouvait sa bonne volonté. La condensation des nébuleuses, le durcissement des planètes, la formation des premières amibes, le travail gigantesque qui achemina l'amibe jusqu'à l'homme, tout avait convergé heureusement..."

 Ne peut on penser que Le Petit Prince, le petit garçon merveilleux rencontré dans le désert et qui vient des étoiles, est le symbole du miracle, de l’étincelle merveilleuse de la vie ?

Dans cette vision exprimée par des images fulgurantes, l'humanisme proprement dit est replacé dans un contexte philosophique, bien que superbement imaginatif, qui le fonde. Le fait que, sur le plan cosmique, la vie soit un miracle, donne son sens à l'humanité, qui devient la plus haute, la plus fragile, la plus précieuse expression de la vie.

 On voit combien la pensée de Saint Exupéry est proche de celle d’Henri Bergson, pour qui, dans l'Evolution Créatrice, il y a eu deux "miracles" dans l'univers : l'apparition de la vie issue de la matière, l'apparition de la conscience à l'intérieur de la vie. Et contrairement à ce qu'il semblait dans le premier aspect, plus élémentaire et plus rude, de l'expérience et de la pensée de Saint- Exupéry  (la lutte de l'aviateur contre la Nature dans Vol de Nuit), l'humanité ne s'oppose pas à la création. Lorsqu'elle combat contre les forces aveugles, ce n'est pas pour que l'homme domine et asservisse le monde, c'est pour qu'il l'accomplisse puisqu'il est à la pointe du mouvement de vie qui se crée dans le monde inerte pour l'organiser et le justifier.  Comme l’homme représente le principe de spiritualisation progressive de l’univers, de même, à l’intérieur de l’humanité, les créateurs (le jardinier, le poète, l’ouvrier) représenteront le principe de spiritualisation de l’humanité.

 Ainsi se fonde une morale : il ne suffit pas de préserver la vie et la conscience, fragiles et précieuses étincelles dans un univers qui, sans elles, n’auraient pas de sens (dans l’acception scientifique de vecteur, comme dans l’acception même de signification). Il faut aussi répéter dans l’humanité, en l’amenant à se dépasser, le miracle que fut la vie dans la matière minérale lorsqu’elle l’organisa et l’éleva au-dessus d’elle-même. Il faut créer: « Dans Pasteur qui retient son souffle au-dessus de son microscope, il est une présence dense. Pasteur n’est jamais plus homme que quand il observe. Alors il progresse. Alors il se hâte. Alors il avance à pas de géant, bien qu’immobile, et il découvre l’étendue. Ainsi Cézanne immobile et muet, en face de son ébauche, est d’une présence inestimable. Il n’est jamais plus homme que lorsqu’il se tait, éprouve et juge. Alors sa toile devient plus vaste que la mer. » (Pilote de Guerre).

 Ce dépassement, cet élan dans lequel l’homme porte avec lui la création pour la soulever et l’accomplir, rappelle – mais sans la même dureté- l’image du surhomme, de l’Übermensch nietzschéen. D’ailleurs, l’influence de Nietzsche est visible dans la pensée de Saint Ex, dans le style même de Citadelle qui est doublement inspiré de la Bible d’une part, de Ainsi parlait Zarathoustra d’autre part.

 Mais il y a dans la notion de l’Übermensch une « morale des maîtres et des esclaves », dont Saint Ex s’est longtemps détourné, avant qu’on sente poindre quelquefois, dans Citadelle, œuvre inachevée, un aristocratisme très dur. 

 La vision somme toute poétique d’un « univers essentiellement finaliste », comme Saint Exupéry le note dans ses Carnets, rappelle autant l’« élan de vie qui traverse la matière » chez Henri Bergson, que l’aventure cosmique, menée par un magnétisme spirituel, évoquée par Teilhard de Chardin dans Le Phénomène humain.  Cependant, il faut préciser que chez Teilhard, la vocation cosmique de l'Homme est suscitée, soutenue et accompagnée par Dieu manifesté ; alors que chez Saint Exupéry, elle est insérée, comme chez Bergson, dans un élan vital immanent au monde, sans intervention d'un Dieu transcendant.

 Après la disparition de l’écrivain aviateur, on trouva dans ses papiers, sous forme de copies ronéotypées, le texte inédit de Teilhard, L’Esprit de la Terre, qu’on attribua longtemps à Saint Exupéry lui-même, tant, sur certains points, la communauté de pensée était importante.

 René-Marill Albérès affirme très justement que « l’humanisme de Saint Exupéry se place dans la grande crise de conscience que représente, dans la première moitié du XXe siècle, la littérature de la « condition humaine ». L’homme découvrait alors, chez un Gide, par exemple, sa liberté entière et sa gratuité : « Tout est permis, mais que faut-il faire ? ». L’originalité de Saint Exupéry éclate dans ce contexte. La liberté humaine, il l’engage, immédiatement […]. Au-delà de cet engagement, il découvre, de manière plus rapide que ses contemporains, une « valeur » : la responsabilité. Et alors qu’en voulant devenir responsables des injustices de l’humanité, Jean-Paul Sartre ne donne plus, après 1948, qu’un polémiste soigneusement anticonformiste et occasionnel, Saint Ex, dès 1926, se sentait « responsable » de cette simple entreprise futile de la civilisation bourgeoise qui consistait à porter, par avion, des lettres de Toulouse à Dakar… ». Cet engagement des premières années lui permit de comprendre et d’enseigner que le premier rôle de l’homme était d’abord d’accomplir un certain travail, de s’en tenir responsable puis, à travers lui, de se sentir responsable de l’humanité, ou de la place de l’humanité dans le cosmos

 Ainsi, ce ne fut pas seulement l’expérience du « métier », de l’action et du risque, qui permit à Saint Exupéry d’élaborer son humanisme, mais aussi une véritable méditation où s’ajoutent au héros le poète et le philosophe moraliste. D’où un humanisme complet où la morale de l’action bien perceptible dans le Vol de Nuit de 1931 évolue progressivement en une conception plus large sur la civilisation. De fait, l’écriture de Saint Exupéry passe de Courrier Sud, roman d’un pilote, à Citadelle, bible d’une civilisation.

 Nous sommes donc véritablement en présence d’un écrivain qui manifeste un souci politique –au sens noble du terme : Dans le livre Saint Exupéry, le sens d’une vie (Le Cherche-midi éditeur, 1994), François Luchaire, ancien résistant qui connut l’écrivain en 1944,  a écrit un chapitre intitulé : Message aux hommes politiques. Son témoignage porte essentiellement sur les réflexions d’Antoine de Saint Exupéry à partir de 1936-37.  Saint Exupéry refusait, selon François Luchaire, de discuter de la guerre et des débats politiques de l’actualité ; il préférait des discussions d’ordre philosophique sur la personnalité humaine. Force est de reconnaître que ses écrits traitent essentiellement de la destinée humaine, jusqu’à son œuvre posthume - donc inachevée - Citadelle, qui posera beaucoup de questions sur le pouvoir, la forme qu’il doit prendre, la responsabilité du chef.

 Depuis la parution de Vol de Nuit en 1931 et jusque dans ses Carnets, où Saint Exupéry écrit : « le Chef est d’abord celui qui a besoin des autres », il y a une constante fondée sur la conviction de l’écrivain que celui qui dirige a une responsabilité humaine qui le rend avant tout serviteur des autres dans le souci d’un devoir supérieur à la vie personnelle. Selon l’écrivain et philosophe Pierre Boudot, l’auteur de Vol de Nuit hésite "entre la dureté et l'amour [...], Saint Exupéry n'arrive pas à choisir". Pour reprendre l’heureuse expression de Luc Estang, auteur du remarquable essai Saint Exupéry par lui-même, son éthique "de sève nietzschéenne semble chercher finalement un terreau biblique et tendre des branches évangéliques" avec un véritable sens de l'accueil, comme le montre, entre autres, la compréhension du fonctionnaire petit bourgeois de Terre des Hommes : "Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t'a fait évader et tu n'en es point responsable" -sans commisération ni condescendance, ces stigmates de la supériorité.

Saint Exupéry affirme « la primauté de l’Homme sur l’individu » mais c’est aussitôt pour la tempérer en déclarant : « Ma civilisation repose sur le culte de l’Homme au travers des individus. » (Pilote de Guerre). Ce n’est pas l’individu qui vaut en lui-même. Il est éminemment respecté en tant que dépositaire de ce que nous appelons aujourd’hui dignité.

A partir de Pilote de Guerre et jusqu’au texte posthume de Citadelle, Saint Exupéry n’aura de cesse que d’exprimer sous diverses formes le même souci de restaurer en l’homme la civilisation dont il a perdu le sens. Pour lui, comme il l’écrit dans Pilote de Guerre : « connaître, ce n’est point démontrer ni expliquer. C’est accéder à la vision. » L’écrivain cherchera tout au long de son œuvre, à traduire l’indicible, en donnant corps à l’impression, à l’idée, en nous permettant d’accéder à sa propre vision. Son recours à l’image, son style métaphorique, proviennent de la méfiance de Saint Exupéry vis-à-vis du langage, instrument nécessaire, mais imparfait, de l’expression de ce qu’il juge essentiel de la connaissance. Ainsi, écrit-il dans Pilote de Guerre : « L’unité de l’être n’est pas transportable par les mots ; quand une femme me paraît belle, je n’ai rien à en dire. Je la vois sourire, tout simplement. Les intellectuels démontent le visage, pour l’expliquer par les morceaux, mais ils ne voient plus le sourire. »Luc Estang l’a rappelé : « Nul écrivain, autant que Saint Ex, n’aura eu la hantise du pouvoir du langage et de ses limites. »

 Comment, donc, s’exprimer entièrement, comment apporter vraiment sa pierre à l’édification de la cathédrale humaine - autrement dit à la civilisation - si le langage est conçu comme un moyen limité, voire un écueil, à ce que Saint Exupéry veut laisser de son passage parmi les hommes ? Cette méfiance à l’égard du langage, méfiance que partageait Paul Valéry, explique qu’aux yeux de l’auteur du Petit Prince, seule la collaboration, qui fond les membres d’une communauté dans une même communion, se révèle efficace pour rapprocher les êtres. La fraternité dans l’action - et mieux encore dans la création- fonde seule le terreau d’une « com-préhension » mutuelle, au sens où Paul Claudel l’entend dans L’Art poétique.

Saint Exupéry, dès 1942 avec Pilote de Guerre, n’hésitera pas à placer sa certitude d’être homme, créateur de civilisation, dans sa capacité d’engagement et de participation : « Le métier de témoin m’a toujours fait horreur, écrit-il. Que suis-je, si je ne participe pas ? J’ai besoin, pour être, de participer. » En agissant ensemble, nous créons, donc nous avançons vers un stade final, une perfection de l’humanité, un point Ω cher à Teilhard de Chardin. Saint Exupéry renoue alors avec le concept de l’échange, échange d’une vie humaine, la sienne, contre une valeur qui lui semble supérieure ; mais échange aussi de l’individu isolé, non réalisé, contre l’Homme, « substance à sauver » qu’il perçoit en chacun de nous, et dont il attend - chez chacun d’entre nous l’avènement– c’est le message de Pilote de Guerre.

 Le sacrifice, qu’il dit pratiquer à chaque fois qu’il part en mission sera, bien mieux que le langage, l’expression absolue de l’individu, la véritable forme d’échange de celui-ci contre l’Homme créateur de sens (signification et direction), et la réponse la plus optimiste, finalement, qu’on ait pu trouver, au 20e siècle, au problème de la mort. Par certains aspects donc, Saint Exupéry refuse le problème de l’absurde tel qu’il est posé par Camus, par exemple, dans Le mythe de Sisyphe dont la deuxième phrase énonce que: « Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

 L’échange exupérien est ce par quoi l’homme devient, ce par quoi il accède, de son individualité limitée, à l’Homme, idéal de perfection déterminée par une civilisation donnée. Or, une civilisation ne repose point, selon Saint Exupéry, sur l’usage de ce qu’elle crée, mais sur une ferveur à créer quotidiennement. Seule compte la démarche qui conduit à l’échange de soi contre ce que l’on estime plus vaste que soi, même si les buts ne sont parfois que rêves. Ainsi est-il écrit dans Citadelle : « Seule la direction a un sens. Ce qui importe c’est d’aller vers et non d’être arrivé car jamais l’on n’arrive nulle part sauf dans la mort. » Ainsi, la marche vers l’oasis est-elle plus importante, pour l’édification de l’homme, que l’oasis ; ainsi le Petit Prince dit-il : « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part »

 Il ne s’agit donc plus, pour l’être, d’acquérir et de posséder, de jouir ou d’exploiter, mais de devenir, puis de mourir dans la plénitude de sa substance, parce que seul compte ce qu’il est devenu à l’heure de la mort. Toujours tiré de Citadelle : « Je te le dis : il n’est point d’amnistie divine qui t’épargne de devenir. Tu voudrais être : tu ne seras qu’en Dieu. Il te rentrera dans sa grange quand tu seras lentement devenu et pétri de tes actes, car l’homme, vois-tu, est long à naître. »

Nous voyons bien ainsi qu’il ne s’agit pas pour Saint Exupéry de spéculer sur l’utilité de la vie ou de la mort. Il s’agit de donner un sens à la mort, donc à la vie. L’homme ne peut exister que s’il accepte la mort comme fondement, ce qui révèle le sens que doit avoir la vie. 

C’est dans la communauté, bâtie sur des principes de solidarité, c’est à dire de complémentarité (« Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit » écrit-il) que les hommes épouseront leur condition en se découvrant « nœud de relations », en s’enracinant dans un réseau de liens qui les accomplira. Et l’écrivain le répétera inlassablement, de Pilote de Guerre à Citadelle: L’Homme, commune mesure des peuples et des races, est semblable à la cathédrale, commune mesure des pierres du chantier qui ne deviennent œuvres, nécessaires, vivantes qu’en entrant dans l’ordre de la cathédrale ; qu’au travers de la cathédrale,  sacrifiant parfois leur propre substance pour devenir fondation, voûte, chapiteau ou marche du seuil, obscures ou éminentes, mais actives, mais vivantes.

 C’est pourquoi Saint Exupéry dénonce une fausse, une abusive égalité entre les hommes, protégeant leur égoïsme, les rendant irresponsables mais aussi dénués de fondement parce que leurs lien, leur communion ont été détruits au nom de cette égalité. Les méditations du directeur Rivière dans Vol de Nuit annonçaient le texte de Pilote de Guerre : « Nous avons exigé de chacun qu’il ne lésât pas l’autre individu. De chaque pierre qu’elle ne lésât pas l’autre pierre ; et certes, elles ne se lèsent pas l’une l’autre quand elles sont en vrac dans un champ. Mais elles lèsent la cathédrale qu’elles eussent fondée et qui eût fondé en retour leur propre signification. »

 Manifestement, l’humanisme de Saint Exupéry cherche à rendre aux êtres leur signification spirituelle. Dès la rédaction de Terre des Hommes, il écrit : « Il est 200 millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. Que nous importent les doctrines politiques qui prétendent épanouir les hommes, si nous ne connaissons d’abord quel type d’homme elles épanouiront. Qui va naître ? »

 Bien entendu, si cette interrogation trahit le pessimisme ressenti par Saint Exupéry sur les perspectives de progrès  humaniste au XXe, il n’en est pas moins optimiste par sa large vision de la vocation cosmique de l'humanité. L’écrivain fonde un humanisme stoïcien, en y ajoutant une pincée de tendresse et d'espoir, inégalement répartie dans son œuvre ; un humanisme stoïcien dynamique à la manière de Camus à la différence, cependant que la pensée de l’auteur de L'Etranger et de  La Peste reste volontairement close dans le problème humain.

La mort, chez Antoine de Saint Exupéry, conséquence possible de l’engagement, s’inscrira dans la logique de la destinée de l’homme responsable, ayant accompli sa mission, à quelque échelle qu’elle soit : « On meurt pour cela seul dont on peut vivre », est-il écrit dans Pilote de Guerre.

A ce titre, Le Petit Prince, de manière très allégorique, reprendra de façon très concise et bien plus poétique chaque sujet moral que l’écrivain avait abordé dans les œuvres précédentes. Je rappellerai brièvement, à l’instar de Laurent de Galembert, les deux grands pôles qui marquent les différents messages de l’œuvre : la responsabilité d’autrui : « Je suis responsable de ma rose », formule qui justifie le parcours du personnage merveilleux, et « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux» qui donne au livre une portée apparemment métaphysique, mais rappelle aussi la thématique platonicienne dans la deuxième phrase alors que la première rappelle la fascination exercée par Pascal sur l’écrivain : « On ne voit bien qu’avec le cœur » qui relève aussi de l’intuition. Le philosophe André A. Devaux précise : « Il est bien évident qu’en ces formules, le cœur ne désigne pas une affectivité sans consistance ou quelque vague sentimentalité, mais bien un pouvoir d’intuition dans une perspective pascalienne », rappelant par là certaines pensées de l’auteur des Provinciales : « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce qu’est la foi, Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Ce rapprochement entre Pascal et Saint Exupéry ne manque pas de souligner en quelque sorte l’anti-intellectualisme de ce dernier.

 Parce que Le Petit Prince est une œuvre bien trop sérieuse pour ne la faire lire qu’aux enfants, j’évoquerai rapidement les préceptes dégagés par Jean-Philippe Ravoux qui a signé le très riche opuscule Donner un sens à l’existence, ou pourquoi le Petit Prince est le plus grand traité de métaphysique du XXe Siècle : Élever l’homme ; vivre intensément au présent, seul moment où nous pouvons agir, et donc reconnaître la valeur infinie de chaque moment, ce qui nous ramène aux deux notions capitales de la pensée de Saint Exupéry : la présence et l’étendue que j’ai évoquées dans ma conférence introductive. Enfin, le souci de l’autre, formulé de telle manière que je ne peux m’empêcher de le rapprocher de la notion fondamentale de « responsabilité pour autrui » par laquelle Emmanuel Levinas définit ce que l’on appelle depuis si longtemps le Bien : le sens de l’humain commence dans le décentrement qui nous fait prendre en charge la responsabilité d’autrui, rappelant aussi le discours de Pilote de Guerre : J’ai la charge d’autrui avant toute décision, de manière irrécusable : pour autrui, j’assume le monde, aussi absurde soit-il, afin de lui porter secours. Ma mort prochaine ne dément pas le sens inhérent à cette responsabilité.

 1943 sera aussi l’année de publication de Lettre à un Otage, le trop méconnu manifeste de l’humanisme exupérien, dédié tout comme Le Petit Prince  à Léon Werth,  son ami de 23 ans plus âgé que lui, soldat de la Grande Guerre devenu pacifiste, de sensibilité de gauche.

Manifeste de l’humanisme exupérien : pour vous en convaincre, permettez-moi de vous lire un extrait de cette Lettre à un Otage :

« Respect de l’homme ! Respect de l’homme !...Là est la pierre de touche ! Quand le naziste respecte exclusivement qui lui ressemble, il ne respecte rien que soi-même. Il refuse les contradictions créatrices, ruine tout espoir d’ascension, et fonde pour mille ans, en place d’un homme, le robot d’une termitière.

[…] Mais voici qu’aujourd’hui le respect de l’homme, condition de notre ascension, est en péril. Les craquements du monde moderne nous ont engagés dans les ténèbres. Les problèmes sont incohérents, les solutions contradictoires. La vérité d’hier est morte, celle de demain est encore à bâtir. Aucune synthèse valable n’est entrevue, et chacun d’entre nous ne détient qu’une parcelle de la  vérité. Faute d’évidence qui les impose, les religions politiques font appel à la violence. Et voici qu’à nous diviser sur les méthodes, nous risquons de ne plus reconnaître que nous nous hâtons vers le même but. »

 Dans Lettre à un Otage, Antoine de Saint Exupéry raconte comment au cours d’un reportage sur la guerre civile en Espagne, il a été fait prisonnier par des miliciens anarchistes. L’angoisse devant l’absurde de sa situation s’efface à la suite d’un «miracle très discret», suscité par sa quête d'une cigarette auprès d’un de ses geôliers, en ébauchant un vague sourire : «L’homme s’étira d’abord, passa lentement la main sur son front, leva les yeux dans la direction, non plus de ma cravate, mais de mon visage et, à ma grande stupéfaction, ébaucha, lui aussi, un sourire. Ce fut comme le lever du jour. Ce miracle ne dénoua pas le drame, il l’effaça, tout simplement, comme la lumière, l’ombre. Aucun drame n’avait plus eu lieu. Ce miracle ne modifia rien qui fût visible. La mauvaise lampe à pétrole, une table aux papiers épars, les hommes adossés au mur, la couleur des objets, l’odeur, tout persista. Mais toute chose fut transformée dans sa substance même. Ce sourire me délivrait. C’était un signe aussi définitif, aussi évident dans ses conséquences prochaines, aussi irréversible que l’apparition du soleil. Il ouvrait une ère neuve. Rien n’avait changé, tout avait changé. [...] Les hommes non plus n’avaient pas bougé, mais, alors qu’ils m’apparaissaient une seconde plus tôt comme plus éloignés de moi qu’une espèce antédiluvienne, voici qu’ils naissaient à une vie proche. J’éprouvais une extraordinaire sensation de présence. C’est bien ça: de présence! Et je sentais ma parenté.»

 Plus loin, Saint Exupéry ajoute : «J’entrai dans leur sourire à tous comme dans un pays neuf et libre. J’entrai dans leur sourire comme autrefois dans le sourire de nos sauveteurs du Sahara. [...] Du sourire des sauveteurs, si j’étais naufragé, du sourire des naufragés, si j’étais sauveteur, je me souviens aussi comme d’une patrie où je me sentais tellement heureux. Le plaisir véritable est plaisir de convive. Le sauvetage n’était que l’occasion de ce plaisir. L’eau n’a point le pouvoir d’enchanter, si elle n’est d’abord cadeau de la bonne volonté des hommes. Les soins accordés au malade, l’accueil offert au proscrit, le pardon même ne valent que grâce au sourire qui éclaire la fête. Nous nous rejoignons dans le sourire au-dessus des langages, des castes, des partis.»

 Ce que Saint Exupéry appelle «cette qualité de la joie» révèle la dimension la plus profonde de notre être : par-delà toutes les différences, se découvre une solidarité humaine fondamentale. Cette joie n’est-elle pas, écrit-il, «le fruit le plus précieux de la civilisation qui est nôtre? »

 «Respect de l’Homme! Respect de l’Homme,répète-t-il dans la Lettre à un Otage Si le respect de l’homme est fondé dans le cœur des hommes, les hommes finiront bien par fonder en retour le système social, politique ou économique qui consacrera ce respect. Une civilisation se fonde d’abord dans la substance. Elle est d’abord, dans l’homme, désir aveugle d’une certaine chaleur. L’homme ensuite, d’erreur en erreur, trouve le chemin qui conduit au feu.»

 La vie politique de l’entre-deux-guerres, des Croix de Feu au Front Populaire, ne manqua pas d’aiguiser la réflexion d’Antoine. Homme d’action élevé dans le culte de la chevalerie, Saint Exupéry était spontanément attaché à l’ordre et, témoigne François Luchaire, « à la discipline de soi-même comme des autres, [il] avait une conception trop aristocratique de la société pour apprécier les jeux de la vie politique française ». Son message n’en avait  que plus de valeur. Léon Werth d’ailleurs, précisa, non sans humour : « Rien ne me paraît aussi comique que Saint Exupéry homme de gauche, sinon Saint Exupéry homme de  droite. Et je plains ceux qui prétendent l’enfermer dans ces catégories. ». Antoine l’écrira dans Lettre à un Otage : « Ainsi, à m’enfermer dans quelque passion partisane, je risque d’oublier qu’une politique n’a de sens qu’à condition d’être au service d’une évidence spirituelle. »L’écrivain avait déjà proclamé dans Terre des Hommes : « On peut ranger les hommes en hommes de droite et en hommes de gauche, en bossus et en non-bossus, en fascistes et en démocrates, et ces distinctions sont inattaquables. Mais la vérité, vous le savez, c’est ce qui simplifie le monde et non ce qui crée le chaos. La vérité, c’est le langage qui dégage l’universel […] La vérité ce n’est pas ce qui se démontre, c’est ce qui simplifie. »

 Son message vient du fond humaniste de sa pensée : il refuse tout clivage entre les hommes qui cacherait l’essentiel. Il s’élève au-dessus des passions, affirmant l’unité de la nature humaine, mais niant l’identité de l’homme. Pour lui, en effet, les hommes sont égaux mais différents : « Dans ma civilisation, celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit. Notre unité, au-dessus de nous, se fonde en l’Homme. » (Pilote de Guerre).

L’unité - dans la différence- s’étend nécessairement aux autres civilisations. Il l’écrivit dans Terre des Hommes : « Pourquoi nous haïr ? Nous sommes solidaires, emportés par la même planète, équipage d’un même navire. Et s’il est bon que les civilisations s’opposent pour favoriser des synthèses nouvelles, il est monstrueux qu’elles s’entre-dévorent. Puisqu’il suffit, pour nous délivrer, de nous aider à prendre conscience d’un but qui nous relie les uns aux autre, autant le chercher à où il nous unit tous. » Là est la véritable pensée d’Antoine de Saint Exupéry.

Un gouvernement, de quelque dimension qu’il soit, se devra donc de rechercher, après avoir compris ou accepté le fait que tous les hommes ont le même besoin, ce qui les relie véritablement. 

 De la pensée de Saint Exupéry, quel message l’homme politique pourrait-il retenir ? Je pense qu’il faut penser avant tout au rôle du chef, l’horloger qui ajuste les rouages, le responsable pour toujours de ce qu’il a noué, de ceux qu’il a apprivoisés, qui fait passer les traditions, les rites fondateurs de civilisation - de culture- d’une génération à l’autre, le jardinier qui, au crépuscule de son labeur, une fois le travail accompli, se couche dans son champ.

Cette immense responsabilité exige un profond amour de l’humanité car il faut savoir parler avec conviction, avec le cœur pour s’adresser aux hommes. Le sentiment qui fondera le mieux le pouvoir sera celui de la grandeur : grandeur de la tache accomplie par une société où chaque individu noué aux autres par le travail commun participe par son métier, son engagement, son effort.

 Cette grandeur, c’est aussi celle de l’Homme, aperçu du caractère sacré qui demeure en chacun de nous et qui nous rend égaux. Attiré par cette grandeur, l’individu se dépasse au-delà de lui-même, s’échange.

 

Entre la dureté de son idéalisme et l’amour de l’humanité porté par son humanisme, il est difficile de décider si Saint Exupéry veut se mettre au service de ses semblables : il condamne souvent, selon Pierre Boudot dans Nietzsche et les écrivains français,  l'humanité moyenne et méprise parfois les hommes réels au nom de l'Homme idéal :  "Saint Exupéry a bifurqué sur la voie de l'humain juste avant de tomber dans l'inhumain. Mais il frôle celui-ci."

 L’empire, dans Citadelle, son œuvre posthume, reposera sur des hiérarchies bien définies, chaque pierre devant trouver sa place dans l’édifice. La vraie prison est le tas de pierres alignées. « L’homme entièrement libre dans un champs de forces absolu et des contraintes absolues, voilà la justice de mon empire. » Le consentement à une discipline sera donc la condition de toute liberté. Car la liberté n’est pas un droit ; liberté responsable, elle se gagne. Dans une société, elle ne consiste pas à la manifester contre celle d’autrui mais à respecter les lois qui protègent l’autonomie édificatrice de tous : « Je comprends clairement, à cette lumière, la signification de la liberté, écrit-il dans Pilote de Guerre.  Elle est liberté d’une croissance d’arbre dans le champ de force de sa graine. Elle est climat de l’ascension de l’Homme. Elle est semblable à un vent favorable. Par la grâce du vent seul, les voiliers sont libres, en mer »

Hélène de Vogüé, sous le pseudonyme de Pierre Chevrier précisera : « La liberté intérieure est accordée à l’homme bien défini, étayé par ses contraintes, de plus en plus lui-même, en pleine possession de soi, tendu vers un but qui le dépasse. Celui-là est sauvé de l’indifférence, sauvé de la détresse de n’être lié à rien. Par son engagement, il est devenu homme, c’est-à-dire qu’il règne sur lui-même. Sa connaissance de soi lui permet de résister aux idoles comme à l’injustice, alors que l’homme qui n’a point d’existence, qui refuse d’exister, est un esclave en puissance, une proie facile pour toutes les tyrannies. Saint Ex a toujours éprouvé ce besoin d’une société où chacun trouve sa place, où chacun enrichit l’autre en demeurant au service de la communauté. A la fin des années 20, il remarquait que « pour goûter un pays, un milieu, il faut en admettre toutes les conventions : il y a une grande mélancolie à vivre sans convention ; On souffre d’une espèce de manque de réalité. » En 1942,  sa pensée se précise, s’affine : « Une civilisation repose sur ce qui est exigé des hommes, non sur ce qui leur est fourni. » C’est pour redonner un sens aux gestes du monde qu’il cherche, au-delà de l’objet créé, une communauté dans laquelle chacun  peut s’incorporer et contre laquelle le don de chaque jour retrouve une signification. Grâce à la communauté, (et nous opposons ici communauté à collectivité), l’individu est sauvé de l’égarement du champ de foire et retrouve un sens à ses actes. C’est à la communauté que l’individu délègue sa ferveur.»

 Cependant, avec Terre des Hommes et Pilote de Guerre, Saint Exupéry met au-dessus de tout deux valeurs : d’abord l’éducation humaine par laquelle l'homme affirme ses chances et ses risques dans un monde qui le dépasse; et puis aussi, et peut-être surtout, au-dessus de l’individu : la civilisation, tout ce que les hommes créent, qui  les dépasse, et qui constitue leur défi à la face de l’univers aveugle.

 Pour l’écrivain, une civilisation constitue l’affirmation de plus en plus forte de la qualité, car - et on trouve encore là une idée bergsonienne - c’est par des différences qualitatives que tout ce  qui est création  (la vie, la conscience, l’esprit) parvient à s’instaurer. Le XXe Siècle constitue d’ailleurs celui de l’angoisse des civilisations au moment où elles passent de l'ère artisanale à l'ère technique et où elles connaissent le danger d'affirmer la quantité contre la qualité. 

Dans une lettre d’août 1943, Saint Exupéry accuse : « La Civilisation Chrétienne Occidentale est responsable de la menace qui pèse sur elle ; Qu’a-t-elle fait depuis quatre-vingts ans pour vivifier ses valeurs dans le cœur des hommes ? On a proposé comme éthique neuve le « Enrichissez-vous ! » de Guizot ou le confort américain. Par quoi un jeune d’après 1918 pourrait-il bien être exalté ? Ma génération jouait à la Bourse, discutait voitures et carrosserie dans les bars, faisait de sordides affaires dans les stocks ; pour une expérience monacale comme celle que j’ai vécue sur les lignes aériennes, où l’homme était grandi parce que tout lui était demandé, combien s’enfonçaient dans le marécage… »

C’est à cette époque qu’il écrit, en guise de testament moral : « Il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles. Redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. »

 Parmi les affaires retrouvées dans la valise d’Antoine de Saint Exupéry après sa disparition, des feuillets écrits à partir de 1936 formaient un recueil de réflexions écrit à la première personne du singulier sur la condition de l’homme, ce que l’on appellerait de nos jours l’esprit de gouvernance qu’un Caïd veut transmettre à son fils, et enfin, la conception de Dieu. Ces feuillets, structurés en 219 chapitres provisoires furent réorganisés par ses amis pour donner un aperçu le plus cohérent possible du message exupérien, et publiés en 1948 sous le titre voulu par Antoine, Citadelle.

 Concernant cette œuvre inachevée, posthume, je n’évoquerai encore qu’une thématique qu’il me semble indispensable d’aborder quand on traite de l’humanisme et du sens de l’homme chez Saint Exupéry : Il s’agit bien évidemment de Dieu. Curtis Cate, l’un des premiers biographes de Saint Exupéry le rappelle : « Pour vivre et être plus qu’un âne, l’homme a besoin d’une foi et les sociétés, si elles veulent vraiment rester des communautés unies, ont besoin d’une idée de mission, de but. Mais où trouver cette foi en-dehors des dogmes abrutissants qui assujettissent l’individu à la volonté collective du troupeau ? »

 Luc Estang, dans son excellent Saint Exupéry par lui-même, l’affirme à propos de Citadelle : L’humanisme de Saint Exupéry ne se veut pas athée. Résolument spiritualiste, il invoque Dieu. Quel Dieu ? Ce n’est pas en tous cas le Dieu vivant des croyants. J’ajouterai, encore moins celui des chrétiens.

 Sa recherche constante d’une synthèse universelle l’invite à se référer à un principe suprême unificateur des êtres et des choses. Dieu lui apparaît essentiellement comme le centre vital du monde, comme le « lieu » vers lequel tout converge. Dieu, en assurant l’unité du monde, dénoue, au plus haut d’elles-mêmes, les contradictions. La aussi, Saint Exupéry rejoint presque la pensée, iconoclaste à l’époque de Pierre Teilhard de Chardin.

 Toute la philosophie de Teilhard repose sur cette donnée initiale que l’univers est un vaste ensemble d’éléments en voie d’organisation, en voie de perpétuelle évolution, à la recherche d’un point central de jonction : « Tout ce qui monte converge », a-t-il écrit.

 Comme Saint Exupéry, Teilhard de Chardin estime que comprendre, c’est avant tout unifier ; comme Saint Exupéry, Teilhard de Chardin voit en l’homme la clef de l’univers ; d’où, chez lui, cet essai d’intégration totale de l’homme dans l’univers. Comme Saint Exupéry encore, le philosophe jésuite estime que l’homme est fait pour être dépassé, et il parlera à ce propos de « l’ultra-homme ». A l’instar de l’écrivain enfin, le Père Teilhard de Chardin envisage l’humanité entière comme étant en marche vers un centre, vers une finalité, vers un point de convergence qu’il nomme Omega. Au terme de son évolution, le monde atteint ce point Ω, qui est Dieu, un Dieu personnel dont l’incarnation dans l’univers se fait par la personne du Christ. 

Pour Saint Exupéry, Dieu « ne s’atteint pas mais se propose ». Il ne préexiste pas à l’homme : il est projeté par lui. Il est aspiration qui crée elle-même son objet d’adoration. Déjà, dans Pilote de Guerre, il écrivait « Les relations de l’homme avec Dieu fondaient avec évidence les devoirs de chacun vis-à-vis de soi-même ou d’autrui ». L’homme était grand lorsqu’il savait discerner en chaque homme « l’ambassadeur du même dieu ». Maintenant que les hommes se divisent sur Dieu, il s’agit de les unir en les invitant à voir dans chaque individu l’ambassadeur de l’Homme, ce « prince contemplé au travers des individus ». Et d’ajouter dans ses Carnets, publiés en 53 : « Sans ensemencement religieux, comment y aurait-il des relations humaines qui ne seraient point force et chantage ? »

Dieu est le nom de cette « commune mesure » à la recherche de laquelle Saint Ex a voué, finalement, son existence.

Refusant de garder jalousement son Dieu pour lui-même comme une « provision morte », le Caïd de Citadelle n’ambitionne que de « le porter d’abord aux autres hommes ». Si ce dieu ne ressemble guère au Dieu du christianisme, il n’en est pas moins le moteur d’actes humains que domine l’esprit de la charité chrétienne.

L’existence - voire, pour le plaisir de la paronymie, l’exigence - de Dieu paraît nécessaire à Saint Exupéry pour que soient fondées l’égalité vraie, radicalement distincte de la démagogique et prétendue identité, la liberté exigeante qui est « climat de l’ascension de l’homme » et la fraternité authentique puisqu’on ne peut être « frères qu’en quelque chose » (Pilote de Guerre). Emmanuel Levinas redéfinira la religion comme le lien du même à l’autre, respectant l’autre en tant qu’irréductible : l’homme  rejoint l’autre homme sans l’envahir-il accepte l’altérité- ni se laisser engloutir en lui- il maîtrise l’altération. Cette définition positive replace la notion de religion du côté de la recherche philosophique en quête de l’inter-humanité bonne, sans égard à l’image dogmatique associée aux religions historiques. Tout est fondé sur une description de ce que Levinas appelle « relation éthique », si exupérienne, si je puis me permettre : Devant le visage d’autrui, j’apprends le sens de la moralité en héritant d’une responsabilité irrécusable et illimitée pour qui me fait face. Comme chez Levinas, l’humanisme exupérien s’inscrit dans la façon dont l’être est atteint, bouleversé par l’autre. Il réside spécifiquement dans l’entre-deux. C’est aussi la leçon du sourire du milicien anarchiste de Lettre à un Otage.

 Avec la fraternité s’instaure la co-responsabilité dont Saint Ex parle comme l’ont toujours fait les saints du christianisme : « Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable de tous. » (Pilote de Guerre).

A tout homme qui a senti le poids de cette solidarité revient donc quelque chose de la fonction rédemptrice, dans la fière humilité qui « n’est point soumission aux hommes mais à Dieu », est-il écrit dans Citadelle. En chacun de nous, fussions-nous pestiféré, vit une fraction de « l’archange épars » qu’il s’agit de rassembler, de rétablir en sa divine unité : Comment y parvenir sans quelque mystique qui fasse l’union entre les hommes ? Aussi l’homme doit-il être au service de ce qui le dépasse : « Nous sommes ensemble passage pour Dieu qui emprunte un instant notre génération et l’use. »

 Emblématique de cette conception de Dieu en l’Homme et des hommes en Dieu, un passage de Citadelle est particulièrement surprenant : «Obstiné, je montais vers Dieu pour lui demander la raison des choses, et me faire expliquer où conduisait l’échange que l’on avait prétendu m’imposer. Mais au sommet de la montagne je ne découvris qu’un bloc pesant de granit noir- lequel était Dieu». L’assimilation de Dieu à ce bloc minéral doit nous rappeler, à l’instar de Jean-Claude Ibert,  qu’ « héritier de Pascal et de Nietzsche, Saint Exupéry a réussi à dépasser le christianisme de l’un et l’athéisme  de l’autre. A « Dieu est mort », il oppose une autre formule : « Dieu est silence. »

 D’une œuvre à l’autre, et jusqu’au manuscrit de Citadelle, publié après sa mort, l’écrivain aura prôné l’édification spirituelle à travers un accomplissement, un dépassement de soi, au sein d’une communauté à fonder quotidiennement, à « prendre en charge. »

 C’est pour redonner un sens aux gestes quotidiens qu’il cherche, au-delà de l’objet créé, une communauté dans laquelle chacun  peut s’incorporer et contre laquelle le don de chaque jour retrouve une signification. Grâce à la communauté, (et il faut opposer ici communauté à collectivité), l’individu est sauvé de l’absurde et retrouve un sens à ses gestes. C’est à la communauté que Saint Exupéry délègue sa ferveur.

 Hélas pour la postérité de ses œuvres, à l’exception du Petit Prince, la critique littéraire a éreinté la morale exupérienne, sous prétexte qu’elle semblait, par son message édifiant, s’adresser avant tout à une jeunesse bien pensante. Mais, vous l’aurez compris, il y a au moins deux niveaux de lecture, deux degrés de pensée chez Saint Exupéry : la morale parfois qualifiée de « boy scout » par les Jean-François Revel et consorts de la Rive Gauche et, plus difficilement pénétrable, une réflexion non dépourvue de valeurs philosophiques, relevée par beaucoup de chercheurs curieusement provinciaux ou étrangers. Trop souvent hélas,  le Saint Exupéry de la Bibliothèque Verte a masqué le penseur et le poète de la N.R.F.. Mais quelle paresse d’esprit - ou quel snobisme volontaire - chez la plupart de nos critiques germanopratins, que de refuser de découvrir le philosophe, ou tout au moins le penseur !

 L’humanisme de Saint Exupéry est un humanisme pédagogique. René-Marill Albérès l’avait déjà rappelé quand, en 1963, il écrivait : « On peut apprendre, en lisant son œuvre, à être un homme, de l’adolescence à l’âge de la responsabilité, et ensuite de la pensée. De l’expérience brutale et physique d’un « travail » à l’élaboration d’un mode de vie. De l’initiation du jeune homme à la méditation de l’homme fait. De la liberté à la responsabilité, de la faiblesse à la force, de la nostalgie à l’amour, de la fantaisie à l’obligation, de la rêverie à la vision philosophique du monde, des aboiements du jeune loup à la maîtrise du vieux routier ».

 C’est bien cet aspect pédagogique, essentiellement humaniste, que ne purent lui pardonner, dans les milieux littéraires, le snobisme, l’indifférence, l’intrigue et la sophistication. Quoi qu’il en soit, et peut-être parce que la critique littéraire l’a négligé de longues années alors que tout le monde l’a lu, Saint Exupéry est entré dans le domaine des auteurs « classiques ». Il n’a rien perdu de sa force et de son actualité en France comme à l’étranger. Et pourtant, dans une lettre non-envoyée à un général, En juin 1943, Saint Exupéry écrira : « Si je rentre vivant de ce ‘’job nécessaire et ingrat’’ il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ? »

 

Thierry SPAS

 Président d'Artois - Saint Exupéry

Université Pour Tous de l’Artois, 09 juin 2015



[1] R-M Albérès : Saint Exupéry, Albin Michel, Paris, 1961

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