Le pied de nez de Saint Exupéry


   Au chapitre II de Pilote de guerre, Saint Exupéry mentionne quatorze fois le « grand nez bien juif et bien rouge » de Jean Israël, le nez devient alors un symbole antinazi et acquiert une véritable dimension polémique et politique – comme le montre d’ailleurs la répétition de l’adverbe d’intensité « bien ». Israël est réduit à son nez – « J’ai été brusquement frappé par le nez rouge d’Israël » – et l’insistance finit par lui donner une existence propre et autonome : « le nez s’était allumé ». Par un phénomène de métonymie – où la partie désigne le tout – la personnalité d’Israël ne réside plus que dans son nez : « Le nez, à l’insu d’Israël, avait exprimé au commandant sa forte désapprobation ».
    En réalité, et l’anecdote m’a été confiée par son fils Laurent, Jean Israël n’avait pas un nez particulièrement proéminent mais, en revanche, quelques jours auparavant, au cours d’une mission, il avait eu un accident et s’était fracturé le nez, ce qui était la cause de sa rougeur. Saint Exupéry naturellement le savait parfaitement, puisqu’il était son camarade d’escadrille. Mais il choisit de réécrire l’histoire et de transformer le nez rouge à cause de l’accident en nez juif. Il faut dire qu’au moment de la rédaction de Pilote de guerre les décrets de Vichy sur les juifs venaient d’être publiés et Saint Exupéry quitte ici le témoignage : la reprise et la subversion du cliché antisémite est une dénonciation et une provocation « antinazistes », c’est un pied de nez adressé aux « nazistes » (comme on disait parfois à l’époque) !

Laurent de Galembert,

professeur agrégé et docteur ès Lettres

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